Pour résumer le fait d’avoir des représentants corses dans son championnat quand on est une équipe normande, c'est Jérémy Prieur, le défenseur du CMS Oissel, qui a la formule la plus pertinente. "C’est à la fois une contrainte et une chance. Il y a le coût et l'organisation d'un déplacement pour le club. Mais aussi une belle aventure à vivre pour un groupe qui se déplace en Corse". L’aspect financier : voilà ce qui préoccupe le plus les associations sportives. Yann Binet, président de l’ASPTT Caen, est logiquement en première ligne. D’autant plus que son équipe de N3 va effectuer deux déplacements sur l’île de Beauté durant ce mois d’avril, ce week-end puis les 26-27. "Avoir des formations corses, c'est clairement une contrainte. Dans une situation idyllique, c'est génial d'aller en Corse avec un aéroport à côté de chez soi, des billets à partir de 10 €, comme le vantent les publicités. Ça paraît idyllique", analyse le dirigeant, un brin sarcastique, avant d’entrer plus profondément dans le volet économique.
"Le prix des billets en groupe est fortement surévalué par rapport à un billet individuel. C'est un truc de fou, c'est incompréhensible ! Vous achetez un billet 140 € pour une personne seule. Vous dites à l’opérateur qu’il en faut 25. Et là, le billet passe à 220 ou 230 € sans explication ni justification". Voilà qui grève fortement les finances d’un club. Pourtant, chaque voyage est aidé à hauteur de 7 000 € par la Fédération Française. Mais ce montant n’a pas changé depuis 2016 et ne couvre pas la totalité d’un déplacement de cette envergure. "Avec ce montant, il faut emmener tout le monde. Lors de notre voyage à Borgo en février, le vol plus la nuit d'hôtel et la collation, on en était déjà 8 500 € alors qu’on a très bien manœuvré. Ce sont des bénévoles qui ont conduit les minibus jusqu’à Paris pour déposer l’équipe à l’aéroport". En discutant avec d’autres présidents normands, celui de l’ASPTT s’est rendu compte que ses homologues avaient effectué des voyages avec des factures totales à cinq chiffres. Très loin de la dotation de la FFF, ce qui fait enrager Yann Binet : "On dirait bien qu'il n'y qu'à la Fédération Française que le coût de la vie n'a pas augmenté. Pourtant, les indicateurs économiques sont connus, ce n'est pas une nouvelle fraîche".
"Le prix des billets en groupe est fortement surévalué par rapport à un billet pour une personne seule. C'est un truc de fou, c'est incompréhensible !"
Yann Binet,
président de l'ASPTT CAEN
Tenter de prévoir très en avance pour arriver à économiser n’est pas possible non plus. "En septembre, on s'est aperçu que ce n'était pas possible de prévoir trop tôt, car les plannings des vols n'étaient pas sortis. On nous a dit d’attendre janvier". Avec une autre mauvaise surprise pour l’ASPTT Caen : la saisonnalité. "Pour nos deux déplacements en avril, les opérateurs nous ont signalé des augmentations de 15% sur les vols et de 10% sur les hôtels. Je n’ose pas imaginer le coût pour les clubs qui vont aller jouer en Corse en mai !" Yann Binet rappelle que lors de la saison de son équipe en CFA2 en 2016, pour 7 000 €, il avait pu emmener ses joueurs et également des bénévoles tout en restant dans les clous du budget alloué par la « Fédé ». En janvier de cette année, il a envoyé 25 personnes mais en avril, la délégation caennaise ne comptera que 18 membres. Et ce, pour un montant toujours bien supérieur à l’allocation de la FFF.
Des budgets serrés à une logistique complexe
Outre l’aspect financier, celui de l’organisation est directement lié. Planifier un voyage de courte durée pour la Corse est une question de détails. Vincent Laigneau, entraîneur de l’US Alençon, explique que son équipe à un planning chargé. "Vous partez souvent deux jours, il faut tout prévoir en termes d’organisation, de coûts, de navettes, de billets d’avion. Quand on est parti jouer à Borgo en janvier, on est parti d'Alençon à 9 h 30 le samedi matin, on est rentré à 19 h 00 le dimanche soir. Tout a été millimétré, on n'a rien vu de la Corse". Pas le temps pour le tourisme donc. Et en fonction des vols, il faut convenir avec le club local d’un horaire de match décent pour que le voyage soit optimisé. "En fait, côté organisation, nos contraintes ne sont pas prises en compte", reprend Yann Binet. "C’est la gentillesse des trois équipes corses et l'entraide entre nos clubs qui fait qu'à un moment donné, il est possible de jouer à l'heure qui nous convient le mieux", poursuit le président qui, de son côté, a accepté une demande du FC Borgo pour jouer un vendredi soir, à Caen, fin octobre. Et ce afin que l’équipe corse, qui est également soumise aux mêmes contraintes, puissent optimiser, elle aussi, son déplacement en Normandie.
"Je suis dans un domaine où il faut être concentré, donc il y a des lundis un peu raides".
Jérémy prieur,
joueur du CMS OIssel
Le Championnat de National 3 restant amateur, les aléas professionnels des joueurs peuvent également entrer en ligne de compte. Côté ASPTT, pour le moment, aucun d'entre eux n’a dû poser de congé cette saison. A Alençon, on s’organise pour être disponible. "Ce n'est jamais évident, parce qu'en fait, on est dans le foot amateur, et pour partir deux jours, il y a des contraintes professionnelles, ou de vie, il faut tout organiser et tout prévoir". Pour Jérémy Prieur, technico-commercial en sécurité incendie, même sans poser de jour de congé, le retour au bureau est parfois difficile. "On part le samedi matin, on rentre le dimanche soir tard, on passe nuit à la maison pour attaquer le travail le lundi matin. Je suis dans un domaine où il faut être concentré, donc il y a des lundis un peu raides".
Nos trois interlocuteurs touchent du bois. Pour le moment, aucun grain de sable ne semble être venu enrayer une organisation qui doit être la plus précise possible. L’accueil et la compréhension des clubs corses ont été parfaits selon eux. Seul souci pour les joueurs du CMS Oissel : la chaleur d’un match en plein été qui a marqué Jérémy Prieur. "A Borgo, le 31 août, ça a été très compliqué. C’était même un carnage. En plus, nous étions sur un terrain synthétique, ce qui démultiplie la sensation de chaleur". Yann Binet met de son côté l’accent sur une donnée importante : la diététique. En effet, une alimentation équilibrée peut vite voler en éclats avec les tentations rencontrées à la première escale venue, sur une aire d’autoroute ou dans un aéroport. "La gestion de la forme est importante. Il y a un gros travail du staff. Un de nos joueurs est nutritionniste et a fait un planning depuis le vendredi soir jusqu’au match pour savoir à quel moment manger. Cela permet d’organiser les repas et les collations durant le trajet ainsi qu’avec l’hôtelier sur place". Côté ornais, Vincent Laigneau raconte que les repas sont préparés à l’avance par des bénévoles et emportés dans des sacs pour se restaurer durant le voyage. De la gestion de la chaleur à la planification des repas, chaque détail compte pour optimiser les déplacements en Corse. Tout comme l’équilibre délicat à trouver entre l'aventure sportive et les contraintes économiques et organisationnelles.
Entre le FC Borgo et les réserves des clubs « pros », une opposition différente
Que ce soit face à la réserve du SC Bastia ou celle de l'AC Ajaccio, les clubs normands, à l'image de l'ASPTT Caen, font face à des équipes joueuses, où le résultat n'est pas toujours la priorité. ©ASPTT Caen
Sur le terrain, un déplacement sur l'île de Beauté, qu’est-ce que ça donne ? Existe-t-il un football corse, différent des autres régions ? Non, à en croire nos trois footballeurs interrogés. La distinction s'opérerait plutôt entre le FC Borgo, qui a connu le National et qui prétend à la remontée en N2, et les réserves de clubs « pros » de l'Ajaccio et du SC Bastia, axées sur la formation. "Quand vous affrontez Borgo ou quand vous jouez une équipe de la région parisienne, c'est un peu la même chose, c'est très athlétique, très organisé et très puissant en intensité de jeu. Les centres de formation, c’est différent. Ce sont des équipes jeunes avec les mêmes principes et le même fonctionnement", analyse Vincent Laigneau, le technicien de l’US Alençon. "C'est positif puisque cela nous permet de voir aussi un autre environnement, d'autres structures. C'est intéressant de voir un peu comment elles sont organisées, comment elles fonctionnent".
"Borgo maîtrise très bien son championnat et a plus un objectif de résultat en visant la remontée en N2. En revanche, les réserves des clubs pros sont plus dans le développement individuel de leurs joueurs. Ce sont de vrais bons jeunes qui produisent du jeu, mais ils sont plus sur la qualité du jeu que sur le résultat", confirme Jérémy Prieur, le défenseur du CMS Oissel. "La réserve de Bastia est une très bonne équipe, un peu moins celle d’Ajaccio. Je pense que sur le terrain, les clubs normands n’ont rien à envier à ces équipes en tout cas". "Ce n'est pas un autre football, mais du côté deux réserves, ce sont forcément des jeunes joueurs, donc ça va vite. C'est un football, qui est moins porté sur le résultat et un peu plus sur l’éducation", conclut Yann Binet.